Mobilier

Des évènements dans l’enfance et la jeunesse de Mme BOULANGE-BERTINCHAMPS sont à la base d’une passion pour les grands immeubles de prestige. En plus, héritière d’une belle famille et en tant que femme d’affaires redoutable, elle avait un pari fou, car elle avait vu périr et mettre en vente des belles et prestigieuses demeures que leurs propriétaires ne parvenaient plus à  gérer. Ce pari  était double.Elle a compris qu’il fallait un patrimoine d’immeubles de rapports pour acheter et sauvegarder des immeubles de prestige. Elle s’est donc mise à acquérir  ce patrimoine de rapport indispensable pour la première partie de son rêve, en vue de pouvoir posséder  un immeuble de prestige à Bruxelles et un château en province. La deuxième partie de son rêve fou était de meubler et décorer ses deux immeubles comme ils l’étaient à la fin du XIXème siècle. Sa collection de meubles légué à la Fondation n’ est donc pas le fruit de la recherche de l’objet rare , mais la recherche de la composition d’un ensemble de mobilier , tapis , lustres et tableaux qui font revivre le faste de ces anciennes demeures .Ainsi l’hôtel de maître à la rue Paul Emile Janson 52 à 1050 BXL et le château de Porcheresse sont entièrement décorés dans le faste des temps d’antan.Des grands travaux de rénovation au premier étage du château de Laclaireau sont en vue à partir du printemps 2009. Et à partir de 2010 une grande partie du patrimoine mobilier de la FONDATION devrait y être exposé.La volonté de vouloir recréer des intérieurs comme ils existaient à la fin de XIXème siècle est ainsi à l’origine d’une des plus grandes collections de meubles Napoléon III de style BOULLE .Monique BOULANGE-BERTINCHAMPS, admiratrice devant toutes les prouesses réalisées  à l’époque en marqueterie , avait trouvé dans les ateliers de restauration de Mr. LAMBERT ,  des restaurateurs capables de remettre en état ces meubles fragiles et , contre l’avis de certains  antiquaires, elle a ainsi composé cette magnifique  collection privée, une des plus importantes dans ce domaine en Europe.Il ya une trentaine de pièces Napoléon III : 7 tables, une quinzaine de dresses hauteur d’appui, aussi bien à une porte qu’à deux portes droites ou galbées avec quelques véritables paires première partie et contra partie, trois serpentins, ainsi que des dresses et tables en ébène avec incrustations de cuivre.

Il y a des chambres à coucher datant de la même période, ainsi que nombre de canapés et fauteuils.Il ya quelques vaisseliers, dressoirs et tables Louis Philippe en acajou ainsi qu’une chambre à coucher.Il y a évidemment aussi des meubles plus anciens : deux cabinets anversois en écailles, ébène et incrustations de cuivre; 5 meubles anversois renaissance dont 2 du XVIIième siècle; un cabinet français XVIIème siècle en ébène; une véritable paire de bibliothèques de taille importante XVIIIième en marqueterie style Boulle.

La marqueterie « Boulle » à travers les âges. Des meubles de prestige, de Louis XIV à Napoléon III

André Charles Boulle (Paris,1642-1732), reçu maître ébéniste en 1664 était également fondeur, dessinateur, sculpteur. Il put cumuler ses différents talents sans devoir répondre aux règlements corporatistes grâce à son titre de « Premier ébéniste du Roi ». Ses ateliers se trouvaient au Louvre.

La marqueterie « Boulle », superposition de décors d’écaille et de laiton, n’est pas une invention de celui-ci, même si ce terme « marqueterie Boulle » est devenu un terme générique depuis. En effet, les artisans Hollandais utilisaient déjà cette technique depuis le deuxième quart du XVIIème siècle. On a également dit que A.C.Boulle était l’inventeur de la commode. Il a plutôt développé sa forme traditionnelle en France mais celle-ci vient d’Italie au départ (milieu du XVIIème siècle).

Table de salon Napoléon III de style Boulle

Le principe même de cette marqueterie est le découpage à la scie d’une plaque d’écaille et d’une plaque de laiton superposées, le résultat étant que l’on obtenait deux fonds et deux décors a plaquer qui se définissent ainsi : en « première partie » (fond d’écaille avec ornementation de laiton) et en « contrepartie » (fond de laiton avec ornementation d’écaille), ce qui permettait de réaliser les meubles par paires.
Au lieu d’être incrustées, ces marqueteries étaient assemblées à l’envers sur un support papier et étaient ensuite collées -à la colle d’os- sur le bâti du meuble préalablement préparé. Ce décor collé, on enlevait ce papier afin de pouvoir polir le meuble.

L’écaille, de forme bombée, était chauffée au feu ou à l’eau bouillante afin de la rendre malléable et de lui donner la forme désirée. Après refroidissement , elle retrouvait sa dureté originelle. Le décor appliqué sur le laiton était gravé au burin. Parfois, des motifs en ivoire, corne ou nacre étaient utilisés en marqueterie sur le fond d’écaille.

Les grands ornemanistes de l’époque fournirent des dessins de décors destinés a être réaliser sur les meubles « Boulle », tel le célèbre ornemaniste Jean Ier Bérain (1640-1711) qui avait le titre de « dessinateur de la chambre et du cabinet du roi ». Son décor de référence pour ce type de meubles est une perspective d’architecture sur colonnettes garnies de feuillages peuplés d’oiseaux, de singes et de grotesques. Les gravures de Claude Gillot (1673-1722), un autre peintre et ornemaniste, maître d’Antoine Watteau, furent prises comme modèles de décors pour le mobilier en marqueterie « Boulle ». Il s’inspirait principalement de la « Comedia dell’arte ».
D’autres ateliers d’ébénistes contemporains d’ A.C.Boulle copièrent les œuvres sorties de son atelier. On peut voir régulièrement dans le commerce d’art des bureaux « mazarins » d’époque Louis XIV en marqueterie Boulle de bonne qualité mais qui sont loin de la perfection des meubles attribués à l’atelier du maître.

L’Angletterre  possède de très beaux meubles d’André-Charles Boulle, arrivés suite aux tristes actions de la « bande noire » sous la Révolution.
L’ébéniste Londonien Le Gaigneur réalisa des meubles de ce style pour le marché anglais.
A la fin du XVIIème et au XVIIIème siècle, l’écaille de la tortue « Caret » (carnivore) était employée. Au XIXème siècle , on employa l’écaille de tortue « franche » (herbivore) qui avait une épaisseur d’écaille plus fine avec des taches bien nettes ; les décors de laiton aux XVIIème et XVIIIème siècles étaient d’une découpe plus épaisse qu’au XIXème siècle .
L’atelier très productif d’André Charles Boulle fut détruit suite à un incendie en 1720. Ses quatre fils continuèrent son œuvre sans avoir l’esprit inventif de leur père. Ils délaissèrent la fabrication de ce type de marqueterie, passée de mode, et celle-ci tomba en désuétude durant une cinquantaine d’années.

Véritable paire de bibliothèques Napoléon III de style Boulle

Le célèbre marchand-mercier Claude-François Julliot (1727-1794), qui faisait partie d’une  dynastie établie de « vendeurs de tout , faiseurs de rien »[V1] [V1], a été l’instigateur du renouveau du meuble « Boulle » à la fin du XVIIIème siècle. Julliot était aussi rédacteur de catalogues de ventes publiques. A son initiative, des ébénistes tels que Etienne Levasseur (1721-1798) reçu maître en 1767 et qui fut élève de l’un des fils d’A.C.Boulle, restaura de nombreux meubles sortis de l’atelier du maître. Il en réalisa également des copies avec des adaptations de style Louis XVI. Philippe Claude Montigny (1734-1800) reçu maître en 1766 restaura d’abord, réalisa ensuite nombre de pastiches de meubles « Boulle » sous l’époque Louis XVI.

Il était d’usage au XVIIIème siècle que les ébénistes s’occupant de restaurations de meubles anciens apposent leur estampille sur ceux-ci. C’est pourquoi l’on retrouve les estampilles de Levasseur et Montigny sur des meubles d’A.C.Boulle ou de style « Boulle » d’époque Louis XIV : en tant que pasticheurs, ils avaient une profonde connaissance des techniques de marqueterie d’écaille et de laiton sur fond d’ébène ou de palissandre de Rio.
Sous l’époque Empire, le fils de Georges Jacob, qui avait sous sa direction plusieurs centaines d’artisans sous l’enseigne Jacob-Desmalter (il prit le nom de Desmalter en souvenir de la propriété familiale en Bourgogne), réalisa aussi nombre de meubles de style Boulle.

En Angleterre sous l’époque Victorienne, des firmes telles que Town et Emanuel fabriquèrent également des meubles de ce type. A la fin du XIXème siècle, la plupart des pays ouest-européens eurent leurs fabricants de meubles de ce style. En effet, sous l’époque Napoléon III , la production de ce type de meubles était quasiment industrielle et l’on retrouvait un meuble « Boulle » dans presque tous les intérieurs bourgeois. On était cependant loin alors du génie de l’ébéniste de Louis XIV qui a été le grand « metteur à la mode » du style de marqueterie qui porte maintenant son nom. Plus qu’un artisan connaissant parfaitement toutes les techniques propres à son art , ce fut un grand artiste.Il est amusant de noter que le « Premier ébéniste » du roi de France était d’origine Hollandaise, comme ce fut le cas des ébénistes « français » de renom tout au long du XVIIIème siècle : la plupart étaient originaires d’Allemagne ou de Hollande.
Il existe des meubles « Boulle » d’époque Napoléon III de très belle qualité, ornés de beaux bronzes dorés. Ces meubles restent en très bon état de conservation ou supportent bien les restaurations si elles sont nécessaires. Mais la production la plus courante, ornée la plupart du temps de bronzes vernis (voir lettre mensuelle septembre 2003 pour différenciation) résiste moins bien : les tranches de placage étant beaucoup plus fines, on passe rapidement à travers la matière en cas de restauration.

Près de cent fabricants de « Boulle » sont répertoriés rien que pour la France dans la deuxième moitié du XIXème siècle .
La firme américaine « Kimbel et Cabus » d’Anthony Kimbel et Joseph Cabus, établie à New-york (7 et 9 East 20 street) dans la deuxième moitié du XIXème siècle, réalisa également des meubles « Boulle ».
L’amateur voulant acquérir ce style de meubles fabriqués à la fin du XIXème siècle, peut en trouver actuellement à des prix intéressants. Qu’il soit exigeant sur la qualité avant tout, et il pourra réaliser une plus value certaine. En effet ce type de meubles connaît actuellement un « creux » après leur hausse significative qui a eu lieu à peu près entre 1975 et 1990. D’ici une bonne dizaine d’années ils connaîtront très certainement un regain d’intérêt (uniquement pour les plus beaux), le marché étant de plus en plus sélectif.

Un conseil : quitte à payer plus cher, soyez attentif à la qualité, achetez un meuble avec lequel vous aimerez vivre et n’hésitez pas a faire appel à un expert agréé (repris dans une association imposant une déontologie) pour un conseil en cas de doute. Il vaut parfois mieux payer un peu plus et être sûr de son acquisition, que perdre tout en réalisant un mauvais achat parce qu’il existe des copies modernes qui ont floué nombre « d’amateurs ».
Et enfin, veillez à avoir un taux d’humidité suffisant dans votre intérieur pour la bonne conservation de votre mobilier. Il existe des humidificateurs à des prix accessibles.

Vivian Miessen      

Références bibliographiques :
* « Meubles d’art » par H.D.Molesworth, édita, 1972.
* « Bérain » par J. de la Gorce, éditions Herscher, 1986.
* « Les ébénistes français de Louis XIV à la Révolution » par A. Pradère,
   éditions Chêne, 1989.
* « Le mobilier de la résidence de Munich », éditions Prestel, 1996.